快跑之城 – La ville où tout le monde court – Francais

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Mon premier séjour à Bomaidiwa remonte à quelques années déjà. Je me souviens nettement avoir quitté l’aéroport avec mes bagages, émerveillé par les anomalies que je découvrais devant moi. Cette ville, une bande de gratte-ciel, grouillait de monde et tous couraient. Il y avait des hommes d’affaires, attaché-case en bandoulière, qui se rendaient à leur travail, des femmes qui poussaient leurs bébés dans des landaus, et même des personnes suffisamment âgées pour arborer une chevelure blanche, mais pas un ne marchait, chacun d’eux courait! Je ne parvenais pas à trouver du sens à ce qui se déroulait sous mes yeux. S’agissait-il d’un marathon à travers toute la ville? Une guerre venait-elle d’être déclarée? Soudain, dans un moment de lucidité, je me rappelai que Bomaidiwa était connue pour être une ville dans laquelle tout le monde courait, où personne ne marchait, où les gens ne savaient pas se déplacer autrement qu’en courant.

Pour apprécier pleinement la sensation de malaise paralysant que l’on peut éprouver à se sentir un extra terrestre dans Bomaidiwa, il est nécessaire d’en faire l’expérience personnelle directe, intime. Prenez votre serviteur, par exemple: à mon arrivée, je me dirigeais d’un pas nonchalant vers la file d’attente des taxis pendant que, tout autour de moi, les autres visiteurs passaient à toute allure d’un endroit à un autre. Bien que personne ne m’ait fusillé du regard, une petite voix intérieure me dit que je faisais tache et pouvait très facilement être étiqueté comme «n’étant pas d’ici». Aux yeux des citoyens j’apparaissais probablement tel un excentrique. Je pris place à l’arrière d’un taxi d’où j’observais le va-et-vient précipité des passants; mais ma contemplation fut submergée par l’appréhension et la stupéfaction. Le taxi s’arrêta devant l’hôtel, je réglais la course lorsqu’un curieux phénomène se produisit: je me précipitai pour prendre mes bagages et les porter en toute hâte jusqu’aux portes à tambour vitrées de l’hôtel.

En effet, en quelques jours, j’avais attrapé le rythme local et accéléré ma façon de marcher. Au restaurant, je suivis un serveur vif qui trottait vers une table, fit rapidement ce que je lui ordonnais, et se fit aider pour la placer entre deux tables voisines. J’allais ensuite faire un jogging dans le parc à la recherche de curiosités et remarquais non loin devant moi deux amoureux. Ils couraient main dans la main, épaule contre épaule, sans manifester l’intention de s’arrêter même pour échanger un baiser. Dans le métro, on se serait cru aux heures de pointe; je m’arrêtai, parfaitement aligné sur l’escalator au milieu d’une mer d’humains, au cours de mon changement de ligne… Au musée, dans la plus grande quiétude, comme d’autres clients, j’expédiai la visite de l’exposition, passant d’une salle à l’autre sur la pointe des pieds, mis à part le bruit de pas des visiteurs, vous auriez pu ouïr une aiguille qui tombe.

Je tombai amoureux de cette brillante cité de la vitesse et me décidai à communiquer avec ses habitants. Je ne mis pas longtemps à découvrir que les Bomaidiwans ne sont pas des adeptes du bavardage, ce serait une perte de temps. Une après-midi douce, après une nouvelle tentative infructueuse, je réussis finalement à entamer une conversation avec une personne qui s’abritait de la pluie dans un bar. Mon interlocuteur se prénommait Hatchme. Il avait fière allure et, en dépit de notre habileté limitée en anglais, nous eûmes une conversation plutôt animée. Juste quand la discussion commençait à rouler, la pluie cessa soudainement de tomber. Hatchme était catégorique, il entendait immédiatement s’en aller. Parler un peu anglais en attendant que la pluie s’arrête lui paraissait suffisamment raisonnable, mais après cela, nous n’aurions pu échanger que de l’air chaud. Il me fit part de son intention d’une manière très courtoise; je ne pus rien y changer, ce qui me découragea quelque peu. Dans l’espoir de poursuivre notre conversation, je lui proposai de l’accompagner dans la rue.

Aussitôt que nous fûmes dehors, Hatchme s’élança dans un sprint. Je le suivis difficilement mais réussi à ne pas me laisser distancer irrémédiablement. Lorsque je le rattrapai, complètement essoufflé, je lui posai cette questionqui me brûlait les lèvres : «Pourquoi les habitants de Bomaidiwa courent-ils tout le temps? Pourquoi ne marchent-ils pas comme les citadins du reste du monde?» Il me rétorqua: «A la naissance, l’individu doit d’abord ramper puis peu à peu il apprend à marcher. J’imagine qu’aucun des adultes des villes que vous évoquez n’a oublié qu’il a un jour rampé et pourtant, aujourd’hui, il marche et ne rampe plus, n’est-ce pas?» Je lui répondis, hésitant un instant: «Et bien, en effet, puisque marcher est plus rapide et plus efficace que ramper.» «Absolument, aussi m’accorderez-vous que courir est encore plus rapide et plus efficace que marcher, non? me répliqua-t-il en me jetant un coup d’œil et reprenant son allure. J’éprouvais un serrement de cœur et ralentis; Hatchme, directement, sans s’excuser, s’était remis à courir. M’efforçant de retrouver mon souffle, je regardais sa silhouette s’éloigner puis s’évanouir parmi une foule de Bomaidiwans, qui tous, couraient à leur vitesse respective, chacun poursuivant son but, sa propre direction: une frétillante masse en mouvement.

Au bout d’une semaine, ma ville où tout le monde marchait normalement commença à me manquer. Il y avait eu, effectivement, une période où j’avais couru dans l’effervescence des rues de Bomaidiwa ; à présent, je m’interrogeais, avec un soupçon d’appréhension: avais-je définitivement oublié comment simplement marcher? Mon séjour dans cette ville parvenait à son terme. Assis dans le taxi qui me ramenait à l’aéroport, je me sentais dans un état de profonde ambivalence. Cette ville m’avait captivé; cependant, pour rien au monde je n’aurais pu la considérer comme vivable. Quand le taxi s’arrêta, je récupérai mes bagages et, comme j’en avais pris l’habitude, je piquai un sprint en direction du hall d’entrée principal de l’aéroport. Quand je repense à ce moment, que je me revois: en réalité, je ne suis pas en train de courir… je suis en train de m’échapper.

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Source : Bulloger

About julien.leyre

French-Australian writer, educator, sinophile. Any question? Contact [email protected]