富春江与塞纳河 – Scenes de la riviere Fuchun – Francais

  
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« Vous vous appelez, Zhao ? » lui demandai-je. Elle avait tout juste vingt ans, un visage ovale, pâle, parsemé de taches de rousseur claires.

Elle rit.

Elle était vraiment futée et avait immédiatement saisit l’allusion. Nous étions debout dans cette cour tranquille. Cet après-midi-là, nous étions en été, toute la ville était assoupie, l’air était humide et invitait à la paresse. Dans la cour se trouvait un petit bâtiment en bois de deux étages, l’ancienne résidence de Yu Dafu. C’est aussi le seul vieil immeuble qui subsiste dans le comté de Fuyang.

Durant les années 1990 sévit une vague de rénovations urbaine. Toute trace de brique grise, de poutre pendante, de cours et ruelles étroites fut effacée pour faire place à des immeubles de béton recouverts de carrelage ou de plexiglas bleu ainsi qu’à de larges avenues. Cette maison d’autrefois avait été délibérément préservée et rénovée. Ne conservant rien de son ancienne apparence, elle avait été repeinte avec des couleurs vives. Elle constitue un attrait incontournable pour tout visiteur.

 

Un portrait de Yu Dafu trône dans la pièce, une photo sur laquelle il pose avec son frère. Dans une vitrine sont exposées diverses versions de son livre, sa correspondance avec Lu Xun, et une photo prise avant sa mort, le montrant vieux, émacié, une barbe touffue autour des lèvres. Je fus étonné de découvrir un certificat officiel de martyr délivré, en 1983, par le Ministre des Affaires Civiles mentionnant « Le sacrifice héroïque du camarade Yu Dafu durant la guerre contre le Japon a été élevé au titre de martyr révolutionnaire. Cette distinction lui a été délivrée en guise d’éloge. »

Ainsi Yu Dafu était-il devenu un camarade. Je savais qu’il était mort sous les tirs japonais : il s’agissait d’un événement triste et désolant, certes. Il avait fui la Chine pour Kuala Lumpur puis Singapour, et enfin s’était installé à Sumatra mais, finalement, il n’avait pu échapper à la catastrophe, un mois avant la reddition de Tokyo.

 

Même si l’on devait tenir compte de sa participation aux groupes de gauche dans les années trente, cela suffisait-il à le nommer « camarade » ? Dans mon esprit, il demeurerait toujours cet individu   sentimental, fort, décadent, libertin, en résumé, un mélange d’alcool, de sperme et de sang. Il s’est laissé submerger par ses propres espoirs puis désillusions pour lesquels il trouva sans doute un avantage certain à se joindre au chœur collectif des camarades, une appartenance qui ne saurait admettre que l’on qualifie l’un de ses membres d’individualiste.

 

Je me souviens d’avoir lu, il y a quelques années, quelque chose à propos de son sentiment d’être angoissé. Cela m’avait horriblement enthousiasmé, il avait une forme, une couleur, un goût, une tentation difficile à expliquer.
Est-ce parce que, en réalité, nous avions l’habitude d’être faibles et petits, timides et silencieux, avec une sensation d’impuissance, que nous avions besoin de devenir plus hédonistes dans notre imagination et notre façon de parler ?

La présence physique et l’affection d’une femme constitue le moyen le  plus important d’accéder à la découverte de soi.
Je ne me suis jamais rendu au Japon une nuit d’hiver mais je peux me représenter les doutes, les chagrins et la colère d’un étudiant Chinois expatrié, sa tristesse et sa colère, son souffle exhalant l’alcool, son visage rougeot, entrant dans une maison-close, porté par une excitation inénarrable et rongé de remords.
Je me souviens de quelle façon Yu Dafu parlait des femmes : « Grandes, fortes, dodues et avec de belles proportions ».

Toutefois, avant que je tombe amoureux d’une telle femme, j’étais introduit dans la chambre d’amour de Yu Dafu par une jeune fille délicate.

L’histoire se déroulait dans la ville de Fuyang, avant l’effondrement de la Dynastie Qing. A l’âge de quatorze ans,  Yu Dafu avait la tête rasée à l’exception d’une longue natte qui lui pendait au bas du dos mais il travaillait la lecture dans la nouvelle école. Le système d’enseignement impérial avait été entièrement aboli, les Chinois avaient perdu leurs écoles traditionnelles et les établissements privés avaient été remplacés par des écoles étrangères délivrant un enseignement de type occidental. Les élèves revêtaient des uniformes de tissu noir qui étaient devenus LE centre d’intérêt. La Chine ancienne connaissait une grande révolution, le pays avait besoin de se débarrasser des vieilles générations pour adopter un nouveau monde, découvrant ainsi son identité une nouvelle fois.

 

Dans les écoles étrangères, Yu Dafu et ses camarades de classe parlaient anglais avec l’accent Jiangnan. Ils voulaient savoir si les étrangers aussi avaient un « Classique des trois caractères » ou un « Livre des cent noms de famille » ; ils commencèrent également à s’intéresser au sexe opposé, à en parler. Dans le comté, il y avait trois magnifiques jeunes filles à la mode dont tous les garçons étaient amoureux. Leurs familles s’étaient enrichies et elles partageaient leur temps entre Shangai et la campagne, rapportant les effets à la mode d’un monde nouveau, devenant de la sorte les symboles de la femme moderne.
Yu Dafu tomba raide dingue (amoureux fou) d’une des filles de la famille Zhao. Sa peau était d’un blanc parfaitement pur et son visage ressemblait à une graine de melon, lumineux et agréable. Ses longs cheveux tressés étaient retenus par un ruban.

Durant deux années, mademoiselle Zhao captiva Yu Dafu, lui faisant perdre la tête chaque fois qu’il pensait à elle. Sa timidité et sa modestie le bouleversaient augmentant le désir qu’il avait d’elle.

 

Seuls les jeunes étaient admis dans cette école jusqu’à l’obtention de leur diplôme. Ensuite, ils étaient obligés de s’en aller loin, à Hangzhou, pour poursuivre leurs études. Alors, avant de partir, par une nuit hivernale, enhardi par l’alcool qu’il avait bu pendant la soirée d’adieux, Yu Dafu s’introduisit dans la résidence de la famille Zhao. Celle qui faisait battre son coeur était seule à la maison, s’entraînant à la calligraphie à la lueur d’une lampe à huile. Il s’avança derrière elle et souffla la flamme. « Telle une marée, la lumière de la lune se répandit dans l’entrée plein sud, et terrifiée, la jeune fille tourna la tête ». Voici ce qu’écrivit Yu Dafu une trentaine d’années après qu’eut lieu cette scène : « Je fixais son visage couleur d’amande foncée et ses yeux noirs luisant comme du cristal dans la lumière lunaire et,  dans un emportement que je n’aurais pu retenir plus longtemps, je tendis les bras et la maintins par les épaules. » « Nous basculâmes tous les deux dans les rayons de la lune, dans le silence absolu, nous regardant tantôt l’un l’autre, observant tantôt la lune, jusqu’à ce que sa mère rentre à la maison, rompant ce sentiment unique de profonde symbiose. »

 

J’avais mémorisé ce passage depuis que j’avais lu « Sui Yang’s Autumn Worries », au milieu de ma scolarité. Mlle Zhao était restée gravée dans mon cœur. Aujourd’hui, je venais visiter cette ancienne demeure de Yu Dafu et lire « Fuchun River », l’article qu’il avait écrit et continuellement re-écrit.
Marchez le long de la rivière Fuchun durant cinq minutes et vous repèrerez l’endroit où était édifiée l’école de cette époque qu’il évoque et qui, aujourd’hui, est devenue une école primaire. Où se trouve le hall d’entrée de la résidence de Mlle Zhao et vers quel lieu s’en est allée son âme ?

 

Malheureusement, le visage couleur d’amande foncée de la jeune dame dans la cour n’appartient pas à Mlle Zhao. Après avoir obtenu son diplôme universitaire, elle a été assignée au Département des Affaires Culturelles et l’ancienne résidence de Yu Dafu fait partie de son emploi. Quoi qu’il en soit, elle a un air de famille avec cette histoire. « Cela n’est pourtant pas être tellement loin, mais malheureusement la vieille bâtisse tombait en ruine. », dit-elle avec un sourire.

C’est dommage. Je ne sais rien de son histoire. Qui l’attend, elle ?

 

Deuxième partie

« Oh, Yu Dafu, je le connais », s’exclama sérieusement le diseur de bonne aventure à côté du pont Emporia.

Il était vêtu d’un costume de style traditionnel chinois constitué d’une chemise et d’un gilet ; il avait les joues creuses, portait sur le nez des lunettes à monture couleur or qui recouvraient de petits yeux étirés. Le « médium » s’exprimait dans un dialecte Fuyang alignant des chapelets de mots avec une rapidité tellement surprenante que je peinais à suivre son discours. Nous nous assîmes autour d’un tabouret bas, ma main gauche étendue sous ses yeux. Il se saisit d’un éventail pliant et désigna les lignes de ma main, me rappelant que j’étais populaire chez les personnes du sexe opposé, et que la prochaine année serait celle du conflit entre mon signe zodiacal et Tai Sui et me mit en garde contre les voyages à l’Est. Je suis encore sceptique quant à la pertinence de son avertissement.

Il me confia que cette aptitude qu’il avait de voir l’avenir lui venait de son grand-père et qu’il la pratiquait depuis vingt ans. Il ne voulut pas me dire si je bénéficierais d’opportunités favorables relativement à l’argent, ayant ses propres principes et s’étant engagé dans une sorte de recherche scientifique. Ses clients parcouraient de longues distances pour le consulter ; ils venaient d’aussi loin que Guangzhou ou Shenyang. Certains faisaient ce déplacement uniquement pour le voir tandis que d’autres l’invitaient dans des contrées lointaines pour s’initier au feng sui. Dans la nuit, ses mots flottaient indéfiniment. De fil en aiguille, nous parlâmes d’autres choses. Il dit que la seule raison par laquelle Mao avait pu échapper au cinquième coup d’Etat c’était parce qu’il était compétent en Qi Men Dun Jia (l’art de se rendre invisible) et il ajouta également que les aptitudes aux prédictions de Huang GongWang étaient étonnantes. Je répliquai que, nonobstant la vie de Huang GongWang, il avait souvent eu recours aux diseurs de bonne aventure en tant que mode de vie, je me demandais combien de mensonges il avait dits, combien de prédictions il avait faites et s’il avait compris qu’une des constantes de l’être humain réside dans le caractère imprévisible de ce qui lui arrive, si cela lui avait permis de dessiner ces paysages éthérés, flous.

 

Bien que je me sois suffisamment bien préparé pour anticiper en quoi consistaient les vastes connaissances de ce cartomancien, je n’aurais jamais imaginé qu’il parlerait de Yu Dafu de cette manière, un concitoyen, originaire de la même ville et, pour finir, aussi célèbre que Huang GongWang, Yu Dafu –« Il fut une sorte d’écrivain obscène, indécent ».

 

Quatre-vingt-dix ans plus tôt, Yu Dafu fut effectivement injurié par plusieurs personnes. La Chine de cette époque débattait encore au sujet de la légitimité, pour une veuve, de rester chaste après le décès de son mari, de ne pas se remarier ou si elle pouvait accepter un mariage arrangé. Cependant, Yu Dafu exprimait ses désirs de façon tellement crue, il était tellement irrésistiblement attiré par les femmes plantureuses, cherchant à mener une vie de plaisirs n’étant concerné que par ses envies et désirs personnels quoi qu’il puisse arriver à la nation et malgré la situation désespérée de son époque. Ses idées touchaient le cœur des jeunes gens, peut-être ont-elles eu un effet négatif, mais peut-être était-ce aussi en raison de ses implications personnelles dans la répression – une fois, alors qu’il épiait une femme japonaise qui prenait son bain, il cria, furibond : « Oh, mère-patrie, pourquoi n’es-tu pas devenue plus forte plus tôt ». Pourtant, au même moment, ses désirs étaient réservés, son style d’écriture minimaliste, sa naïveté sans borne faisait que ses désirs étaient provocants.

 

Quels arguments aurais-je pu opposer au diseur de bonne aventure ? M’était-il permis toutefois de le laisser continuer à croire dans ce monde en lequel il croyait, un écrivain obscène et le Président Mao capable de se rendre invisible ?

 

Mon compagnon et moi nous rendîmes à la rivière Fuchun où nous convainquîmes un couple de pêcheurs de nous embarquer pendant une semaine, vadrouillant sur toute la surface sombre du lac. La vie au bord de l’eau, libre, honnête est révolue et s’ils avaient été attrapés par la police, il leur aurait été reproché de vivre dans l’illégalité. J’ai vraiment apprécié cette rivière : spacieuse, calme, embrumée, exactement comme son nom l’indique, le printemps riche. Malheureusement, de hauts immeubles et des néons lumineux allumés jour et nuit jalonnent à présent ses rives. Jiang Nan a toujours eu, au Sud, une place riche et populaire ce qui est le cas maintenant tout comme il y a un siècle. Shangai est toujours un pôle d’attraction pour la jeunesse chinoise. Il a toujours manqué quelque chose à cet endroit, à la fois riche et populaire, les jeunes dans la rue étaient comme chaque jour à pianoter sur leurs iPhones avec vivacité. Il est difficile pour eux de comprendre les sentiments de « refoulement » ou de « timidité » car ils sont nés et ont grandi sous les enseignes lumineuses des magasins qui envahissent les rues. Comme le temps passe, ainsi passent leurs légères anxiétés ; ils jalousent leurs compagnons à la recherche du confort immédiat.

 

Le charme de la rivière Fuchun n’est plus, non plus, le même qu’autrefois. Combien de personnes apprécieraient encore d’entendre raconter l’histoire de Huang GongWang et Yan Ziling aujourd’hui ?

Dans la nuit, scintillent les mots du panneau d’affichage lumineux planté au bord de la rivière : « Café du fleuve Seine »…

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About julien.leyre

French-Australian writer, educator, sinophile. Any question? Contact [email protected]